Home
chercher
ImprimerRecommander la page

Les 25 ans de Domilys

« La solidarité, un chemin de partage, accompagné-accompagnant »

Conférence de Madame Rosette Poletti, le 13 novembre 2007 à l’occasion des 25 ans de Domilys.

Qu’est ce que la solidarité ?

On peut trouver beaucoup d’éléments sur la solidarité. Je suis allée sur Internet et j'ai trouvé      1 800 000 citations sur Google francophone. Parmi tout ce qui est proposé, j’aurais  envie de dire que c’est un lien fraternel très important entre les humains. Il paraît que cela vient du latin et que cela veut dire "entier-consistant", lien qui unit entre eux les débiteurs d’une somme. Mais ce qui nous intéresse plutôt, c’est la solidarité humaine, cette valeur sociale importante qui unit le destin des humains les uns aux autres, comme on l'a si bien entendu.  Cette solidarité humaine est une démarche que l’on peut qualifier d’humaniste, qui fait prendre conscience que tous les êtres humains appartiennent à une communauté d’intérêts. Elle est différente de l’altruisme qui conduit à vouloir aider son  prochain par engagement moral sans qu’il y ait une nécessité de réciprocité. Cette  solidarité s’instaure dans les éléments que je vais partager avec vous par la suite.

Je voudrais dire quelques mots sur un autre terme de ce titre, c’est l’accompagnement.
Le mot accompagnement, dans le sens où on l’emploie ici, n’est pas très récent.  Quand j’ai fait mes études d’infirmière, on ne parlait pas encore d’accompagnement, on disait "les soins aux mourants". Puis, dans les années 60 à 70, c’est un terme  qui s’est révélé et  qui a été utilisé en relation  à la prise en charge de personnes en  phase terminale. On disait moins "les soins", on parlait d'accompagnement.

Aujourd’hui, de nombreux professionnels ont la volonté de ne pas réserver ce mot « accompagnement » seulement aux personnes en fin de vie, mais aussi à d’autres malades, d’autres personnes en difficulté qui ont besoin de cet accompagnement relationnel.
Alors, on a maintenant introduit ce terme un peu partout : l’accompagnement, les accompagnants.
Ce mot, quand il est apparu,  était d’abord présent dans les écrits des soins infirmiers et il désignait une attitude, un comportement face aux personnes en fin de vie, en tout cas au début. Il reposait sur la reconnaissance de cette personne, quelle que soit sa situation, son état physique. On la reconnaissait comme une personne vivante, à part entière, jusqu’au dernier souffle.

Cet accompagnement avait trois sens :
  • Aller avec
  • Accompagner le mouvement de la personne
  • Apporter quelque chose qui pouvait manquer à la personne, ce que l’on retrouve à l’heure actuelle dans «les mesures d’accompagnement ».
Aujourd'hui, c’est vraiment un terme qui est très employé. On peut le trouver dans l’accompagnement social des personnes malades ou handicapées et dans l’accompagnement en fin de vie. Il est très important dans tous les textes sur les soins palliatifs, ainsi que dans le processus psychologique par lequel passe une personne dans sa démarche de développement.
Et puis, à l’heure actuelle, on a repris  ce terme dans le management pour dire les démarches qui sont utilisées pour mettre en place de nouvelles méthodes de production.

Comment l’accompagnant ou comment l’accompagnement est-il en relation avec la solidarité ?
On pourrait penser qu’accompagner, c’est plutôt de l’altruisme. Où est la réciprocité ?

Yseut l’a très bien montré dans le dernier témoignage donné. Cette réciprocité dans l’accompagnement, elle est dans le plaisir d’offrir quelque chose, d’offrir de son temps, d’offrir sa présence. Elle est aussi dans le fait que l’on peut avoir cette satisfaction de se sentir utile, utile quand on marche avec quelqu’un et que c’est sa dernière sortie, utile quand on est là auprès d’une personne qui ne peut plus parler, utile quand on apporte quelque chose qui vient de l’extérieur et un autre regard sur la personne.

On nous dit quelquefois : "oui, mais cet accompagnement, n’est-ce  pas plutôt une façon de conjurer la maladie, la mort et le deuil ?"
Pourquoi pas ?
Pourquoi ne pas entrer dans quelque chose qui fait peur à l’origine pour l’apprivoiser, si c’est dans la perspective d’aider quelqu’un à vivre mieux ce moment-là ? Je suis persuadée que l’on ne fait rien pour rien. Quand on a l’impression que l’on fait quelque chose sans avoir d’attentes, on le fait quand même, très fréquemment, parce ce que c’est ce quelque chose qui nous amène à une sorte de cohérence interne et qui nous fait du bien de ce fait-là.

Ou bien alors on nous dit : "est-ce que, à l’heure actuelle, l’accompagnement, ce n’est pas une sorte d’initiation ?"  Parce que de moins en moins, les gens ont la possibilité d’être proches d’une personne en fin  de vie. Très fréquemment, les gens vivent leurs derniers moments dans des lieux qui sont destinés à les accompagner à ce moment-là : des hôpitaux, des unités de soins palliatifs, etc. Et pourquoi pas de nouveau ? Pourquoi ne pas avoir une autre idée des initiations ? Ces initiations que l’on avait dans le temps parce que l’on gardait les personnes âgées à la maison, parce qu’on les accompagnait et que l’on gardait le corps à la maison. Maintenant, on n’a plus cette possibilité. Alors, l’accompagnement, le bénévolat, pourquoi ne serait-ce pas une forme d’initiation autre que celle qui existait ?

Et puis il y a un autre discours que l’on entend quelquefois : « est ce que cet accompagnement n’est pas une nouvelle forme de ritualisation où le malade, le mourant ou la personne que l’on accompagne, serait un peu notre maître parce qu’on n’a plus de maître, de directeur de conscience, etc… »? Et il faut bien avoir quelqu’un qui nous dise quelque chose sur une période de la vie  que l’on a pas encore abordée. Et là,  moi je dis encore : Pourquoi pas ?

Pourquoi pas...
Celui qui a besoin d’être accompagné, qui a besoin de parler, de partager, de prendre du temps et parfois de pleurer en présence de quelqu’un, pourquoi n’aurait-il pas une personne qui vient, une personne bénévole qui est initiée et, en même temps,  apprend quelque chose dans cette réciprocité dont on parlait ?

C’est vrai que cet accompagnement dans la solidarité, c’est une tâche complexe, extrêmement complexe. Elle est basée bien sûr, c’est ce que l’on disait dans le temps, sur des savoir-être, des savoir-faire, mais elle est surtout basée sur un apprentissage de savoir-être, de savoir-devenir, sinon il y a un risque d’utilisation de l’autre à son profit. Vous vous souvenez des chansons de Jacques Brel, « On a ses pauvres et on les identifie ».  C’est vrai que la possibilité d’être dans un processus de développement par le fait que l’on accompagne quelqu’un est extrêmement utile et bienfaisant.

Mais revenons à ce savoir-être. Il est une nécessité  pour ceux qui accompagnent. Qu’ils fassent cet accompagnement par altruisme ou par solidarité, ils ont besoin, ces accompagnants, d’apprendre à être des gens que l’on pourrait appeler "debout".

Ils ont besoin d’être pleinement humains pour accompagner des personnes humaines qui passent par des moments difficiles et pour cela, je vous propose de nous arrêter un  peu à quatre grandes questions qui sont à se poser, fondamentales dans la vie de tout être humain, particulièrement pour des personnes qui se destinent à accompagner. Parce que accompagner, cela signifie être debout. Et être debout, c’est pouvoir répondre pour soi-même à un certain nombre de questions essentielles. Ces questions, nous avons à nous les poser jour après jour. Et les réponses, elles,  vont évoluer parce que l’on tente d’être fidèle à l’événement. Il n’y a pas de réponses définitives à se donner.

La première question est une question très ancienne :   Qui suis-je ?
  • Qui suis-je en tant que personne ?
  • Qui suis-je quand je veux accompagner ?
  • Qui suis-je dans cette démarche de solidarité ?
En d’autres termes, quelle est mon identité fondamentale ? Si je me coule dans les moules que l’on me tend, si je joue les rôles que l’on me propose, je ne sais pas qui je suis. Je suis  peut-être un professionnel, peut-être un père ou une mère, un époux, une épouse, un citoyen, un paroissien, un homme politique mais en fait, tout cela n’a rien à voir avec la compétence qui est nécessaire pour accompagner. Il faut aller un peu plus loin :
  • Qu’ y a-t-il en moi de plus profond ?
  • Qu’est-ce que je suis ?
  • Est-ce que j’ai une identité solide, définie, avec des limites claires et des valeurs, des croyances fixes, ou bien est-ce que mon identité est assez flexible et mouvante pour être capable de s’adapter créativement à la situation dans laquelle je vais me trouver ?
  • Est-ce que je suis le fruit de mes programmations parentales, culturelles ou bien est-ce que j’ai appris à reconnaître ces programmations et à les dépasser lorsque c’est nécessaire, lorsque je le choisis ?
  • Comment est-ce que je me définis vis-à-vis des autres ?
  • Comment est-ce que je dis qui je suis, est-ce que je suis un chômeur, un professeur, un comptable ou bien une mère de quatre enfants ?
Je fais beaucoup de sessions de formation. Au début, je demande aux gens s'ils sont d’accord de se présenter et de dire ce qu'ils ont comme attentes par rapport à cette journée. C’est fascinant de voir comment ils se présentent, ce qu’ils choisissent de dire pour situer qui ils sont.  Quelquefois, il y a des gens qui sont créatifs et qui oublient de dire je suis de telle profession, ou telle personne, ou j’ai 3-4-5 ou 10 petits-enfants mais qui arrivent à se situer en tant que  personne unique avec des goûts particuliers, des aspects au-delà des rôles qui ont été donnés.

Ça nous est difficile. Je me rappelle avoir fait une session de Gestalt. On nous avait dit : «vous vous présentez mais vous ne dites ni d’où vous venez, ni quelle est votre profession, ni quelle est votre situation familiale ». Il fallait voir la tête des gens : "on dit quoi… ?"  C’est vrai que ce n’est pas évident, on se rend compte à quel point on est pris dans une sorte de programmation culturelle. On a entendu par le biais des présentations des bénévoles tout à l’heure à quel point c’est important que l’on soit autre chose, que l’on soit quelqu’un qui puisse entrer en contact avec des personnes très différentes, avec des personnes d’autres croyances, d’ autres cultures,  des personnes qui sont à un moment de vie différent de tout ce que l’on a peut-être, nous, connu jusque-là.

Comment est-ce que je me définis en tant que personne et qu’est-ce que je choisis de mettre en valeur ?

On dit que l’on est ce que l’on pense, ce que l’on pense de soi au quotidien, jour après jour.
Qui suis-je quand j’accompagne ? Qui est-ce que je présente à l’autre dans cet accompagnement ?
Accompagner, on l’a entendu, c’est surtout écouter, c’est marcher au pas de l’autre, c’est être proche mais sans gêner, être là pour l’autre, pour lui, rien que pour lui pendant qu’on est là  et c’est quelque chose de très difficile.

J’ai trouvé un texte que j’aime beaucoup sur cet accompagnement qui suppose "être avec" dans un texte de Jean Yves Leloup. Il a une pratique d’accompagnement avec des gens en difficulté et le décrit ainsi : "J’essaie de vivre ce qu’un Touareg m’a transmis un jour où j’étais malade au point de penser en finir. Il s’est tout simplement assis. Je n’aurais pas supporté qu’il dise un mot ou qu’il me touche. Surtout qu’il ne fasse rien ! Pendant une heure, il n’a effectivement rien fait.  Je me dis que c’est peut-être ça la mère dont on rêve, quelqu’un capable de s’asseoir, d’être là et qui permet à l’enfant de vivre ce qu’il a à vivre, d’heureux ou de malheureux, mais elle est  là . Cet homme était là, dans cette qualité de présence. La guérison est advenue, physiologiquement vérifiable, psychologiquement gratuite et efficace ».
Pour pouvoir être dans cette sorte d’accompagnement, il est indispensable de savoir qui on est et de prendre conscience des croyances qui peuvent être des freins et empêcher ce type d’accompagnement si important.
 
On peut se demander comment on aide nos enfants à savoir qui ils sont. Je suis fascinée par le nombre de diagnostics que l’on pose : moi j’ai un enfant surdoué, le mien est hyperactif, le mien dysfonctionne un peu. J’ai aussi trouvé un texte de Pablo Casals qui dit : "mais quand est-ce que l’on enseignera aux enfants ce qu’ils sont vraiment, c’est à dire des merveilles, des merveilles uniques parce qu’il n’y a pas deux enfants pareils dans le monde entier. Dans les millions d’années qui ont passé, personne n’a été exactement semblable à autrui." Et c’est vrai que cette dimension d’identité que se construit un enfant, que transporte un adulte, combien de fois est-elle liée à des quantités de choses que l’on a entendues et que l’on a fait siennes ? Ensuite, on est ce que l’on dit de nous, et on n’est pas fondamentalement cette personne débarrassée de ses mille façons d’être décrites par les autres.

Qui suis-je ? Là aussi en tant qu’accompagnant, on a à faire très attention parce que l’on a tellement tendance à poser des diagnostics, ou plutôt à les transporter, puis à parler de situations sociales. Or, chaque personne qui est accompagnée est simplement un être humain vulnérable, unique, en quête de paix et de joie, en quête de relation profonde avec les autres et avec Dieu ou ce qui lui en tient lieu. Être prêt à accompagner en solidarité, c’est être prêt aussi à être accompagné et là, les bénévoles nous ont dit combien l’accompagnement qu’elles aussi recevaient à travers les supervisions régulières est important. On est dans cette réciprocité où l’on donne et où, en même temps, on est appelé à  recevoir pour être soutenu dans ce travail.

Donc cette première question, à laquelle on n’a jamais fini de répondre, "qui suis-je ?", amène à une deuxième question importante : qu’est-ce que j’aime ?

Nous devenons ce que nous aimons, nous trouvons du courage dans ce que nous aimons et celui qui sait où se trouve son trésor, qui sait ce qui pour lui est juste et essentiel, celui-là est rempli de clarté et sa capacité d’agir dans ses convictions est immense. Trouver ce que l’on aime, donner une priorité à ce que l’on aime et faire ce que l’on aime.

Certes, on ne peut pas toujours faire ça, mais plus on sait quel est le centre de notre intérêt, plus on sait ce qui est essentiel pour nous, plus on peut en faire une priorité. C’est fascinant quand on parle avec des personnes autour de nous, on demande "qu’est-ce qui est important pour toi ?" "Ma famille". Et puis ensuite, on voit avec eux leur planification et il y a tout ce que l’on veut et puis à la fin il y a : "Je pense que j’aurais juste le temps d’amener le gosse au foot", mais il y a eu des quantités de choses qui ont passé en priorité.

J’ai beaucoup aimé cette histoire qui circulait sur Internet de ce prof d’uni qui vient dans l’auditoire avec des jarres de tailles différentes. Il a dans ces jarres de grosses pierres, du gravier, du sable et de l’eau. Il dit aux étudiants : "Je mets toutes ces grosses pierres dans ce bocal, est-ce qu’il est plein "?  Et les étudiants disent "oui, il est plein". "Non" répond-t-il. Et il verse alors le gravier dans le bocal et leur dit : "Est-ce que c’est plein" ?  "Oui" et il dit que non et prend le sable et le verse.  Les étudiants commencent à se dire que quand il leur posera la question, ils ne vont pas dire lui dire oui c’est plein, et ils disent : "non peut-être pas". "Vous avez raison" puis il prend l’eau et il la met dans le bocal. "Est-ce que vous pensez que si j’avais mis l’eau, le sable et le gravier en premier, j’aurais pu mettre les grosses pierres ? Non".

C’est un peu ce que l’on fait dans notre vie. Et c’est vraiment intéressant de se dire que trouver ce que l’on aime, donner une priorité à ce que l’on aime, faire ce que l’on aime, c’est extrêmement important, important comme les grosses pierres.  C’est la source de la joie et de l’énergie.

Alors, face aux situations d’épuisement, au burn out, je dis : "Travaillez sur le plaisir ! Est-ce que vous êtes encore en cohérence avec ce que vous faites ? Est-ce que vous avez de la joie à faire ce que vous faites ?" Si c’est le cas, il n’y aura pas de burn out. Le burn out, comme disent les Québécois, c’est "l’âme en deuil de son idéal" et c’est vrai que lorsqu’on est cohérent et que l’on a repéré ce qui est important pour nous, ce qu'on aime et qui nous donne de la joie "on est", on dispose d’une énergie incroyable et c’est tellement important dans l’accompagnement.  Est-ce que j’aime accompagner ? Nous avons entendu à quel point les bénévoles aiment accompagner et pourquoi ils le font depuis longtemps.

Est-ce que j’aime accompagner ? Est-ce que c’est important pour moi ?
On peut ou on ne peut pas toujours faire ce que l’on aime. Mais on peut recadrer, se raconter une nouvelle histoire et arriver à aimer ce que l’on fait parce qu'on a repéré ce qui est important pour nous. La question à se poser, c’est toujours : Quel est le centre de ma vie ? Est-ce que ce que je fais est cohérent avec ce qui est essentiel pour moi ? Nous devenons ce que nous aimons, ce à quoi nous donnons de l’attention, jour après jour. Donc l’essentiel, c’est de donner de l’attention à ce que nous aimons et plus il y a cette cohérence intérieure, plus l’accompagnement sera de qualité.
 

La troisième question est :
Comment est-ce que je vais vivre sachant que je vais mourir ?
Vous me direz, c’est un peu curieux. Quand on a répondu aux deux premières, on est très conscient et d’autant plus en faisant ce soir mémoire de ces femmes exceptionnelles qui ont apporté leur pierre à Domilys et qui ne sont plus là aujourd'hui. Comment vais-je vivre en sachant que je vais mourir ?

C’est souvent cette prise de conscience qui donne de l’intensité à la vie. Dans les groupes de bénévoles, on a de nombreux accompagnants qui ont été amenés à cette réalisation par une maladie grave ou le décès d’un proche et là, tout à coup, ils ont pris complètement conscience de l’importance de la solidarité, de l’accompagnement, du temps partagé. Ils ont peut-être vécu le manque de cela ou peut-être ont-ils reçu cela. Tout le monde est au courant que la vie est brève et que sa durée est imprévisible. Lorsqu'on le réalise pleinement, il y a  en nous une sorte d’augmentation de gratitude pour cette vie, une sorte de prise de conscience de son caractère précieux. L’accompagnement de personnes gravement malades ou en fin de vie nous rend encore plus conscients du caractère précieux de la vie.

Une des bénévoles l’a dit : Il y a une authenticité chez les personnes qui sont accompagnées parce qu’il n’y pas de temps à perdre. "Elles sont",  simplement. Elles savent qu’elles sont proches du terme mais nous, on est peut-être aussi proche du terme mais on l'ignore. Il y a urgence de prendre conscience de cela, de se dire : "mais à quoi est-ce que je passe mon temps ?" C’est fascinant de se dire quelquefois dans une journée : "qu’est-ce que j’ai fait d’essentiel et sur quoi  me suis-je irritée, énervée et ai-je perdu de l’énergie ?"  Des choses souvent complètement dérisoires quand on les regarde à la lumière de l’urgence de vivre et c’est vrai que dans l’accompagnement, aussi bien des endeuillés que des personnes en fin de vie ou des malades, moi, j’ai toujours trouvé que le caractère précieux de la vie est le message fondamental.

Vivez, vivez ! C’est quelque chose de fort. Souvent, les gens disent : "Si j’avais su…. j’aurais…. je regrette..." ou alors ils nous disent clairement : "Profitez, faites ce que vous avez envie de faire, n’attendez pas". Vous le savez, on entend : Quand on sera à la retraite... quand les enfants seront partis... En fait, on se retrouve comme beaucoup de gens ; ils ont dit qu’ils le feraient mais  maintenant ils ne sont plus dans la possibilité de le faire. C’est tellement important de se poser ces questions à temps. Qu’est ce qui est essentiel ?

Cet après midi, j’étais avec les bénévoles de Domilys et je donnais le petit exemple de gens qui sont absolument fascinés par la carrosserie de leur voiture. Je parlais de mon frère qui disait :
- Tu as vu où tu as parqué ta voiture ?
- Oui, mais c’est permis !
- Mais tu es sous un marronnier.
- Oui, je suis sous un marronnier.
- Mais tu comprends, quand les marrons tombent, ça fait des petits creux.
Qu’est-ce que cela peut faire ? Quand vous sortez d’un accompagnement, vous ne pouvez pas être fasciné par des questions d'aussi peu d'importance :  est-ce qu’il va y avoir un marron qui tombe sur ma carrosserie ?

Il y a une sorte d’urgence à vivre et moi, je vais dire que c’est le cadeau le plus extraordinaire que l’on reçoit dans ce type d’accompagnement : faites ce que vous avez envie de faire maintenant. J’ai eu la chance de connaître Elisabeth Kubler Ross, d’avoir des cours avec elle quand, dans les années fin 1960-début 70, elle donnait des conférences sur la mort.
Il y avait toujours quelqu’un à la fin, dans les questions, qui disait : "Dr Ross, comment est-ce qu’on peut faire pour bien mourir ?"  Elle avait une réponse qui était toujours la même : "Vous ne pouvez pas vous préparer, il n’y a qu’une seule façon, c’est de vivre le plus intensément que vous le pouvez ". C’est vrai que c’est ce que nous répètent les personnes qui arrivent à ce moment-là de leur vie : "Vivez pendant que vous êtes vivants !".

Je racontais que cet été, il avait beaucoup plu et moi, j’aime bien le soleil. Alors je disais autour de moi comme cela m'ennuyait. Puis j’ai trouvé un livre d’un chef amérindien, d’un vieux sage qui savait bien lire le ciel et on lui demandait souvent : "Qu’est ce que vous pouvez nous dire de la météo pour aujourd’hui ? " Il disait : "Ecoutez, aujourd’hui va être un beau jour pour être vivant". J’ai pris ça, je l’ai intégré en moi et maintenant, je me dis quel que soit le temps,  c’est un beau jour pour être vivant et c’est vrai que l’on apprend ça des gens qui n’auront  plus beaucoup de jours pour être vivants. Se dire en tout cas : "aujourd’hui, je suis vivant et j’ai envie de faire de cette journée la chose la plus extraordinaire". L’autre jour,  j’étais dans un taxi à Genève et  j’ai dit cela au chauffeur qui se plaignait du temps. Alors il m’a dit : "Ça c’est formidable, je vais m’en souvenir". C’est vrai, c’est un beau jour pour être vivant.

Au fond, ces personnes nous disent : "Aujourd’hui, c’est un bon jour pour être vivant, vivez  complètement, mais pour ça, soyez conscients de ce à quoi vous donnez de l’importance".  Ayant identifié ce que j'aime, est-ce une priorité dans ma vie ? Est-ce que j’ai répondu à la deuxième question ? Qu’est-ce que j’aime, qu’est-ce qui est essentiel ? Est-ce que je l'intègre dans ma vie ou bien est-ce que je le renvoie aux calendes grecques en ne sachant pas du tout si un jour je pourrai le faire ? Donc, le faire maintenant.  C’est quelque chose que l’on dit de plus en plus : "Vivre ici et maintenant",  mais ce n’est pas si simple. Quand on a la chance de faire de l’accompagnement, c’est quelque chose qui nous est renvoyé régulièrement.

Comment est-ce que j’utilise mes jours, comment est-ce que j’utilise mes talents et puis qu’est ce qui alourdit inutilement ma marche ?

Il y a une très jolie histoire d’un homme qui voyageait. Il était près d’un fleuve et devait aller de l’autre côté parce que du côté où il était, il y avait des guerriers. Alors il se dit :"Qu’est-ce que je vais faire ?" Il construit un radeau, il prend tout ce qu’il lui faut, des lianes, des branches, etc. Il construit son radeau, il construit de petites pagaies et, avec grande difficulté, il arrive à traverser le fleuve. Quand il l'a traversé, il se dit : "ça c’est formidable, ce radeau m’a été très utile" et il décide de le prendre avec lui et de le porter sur son dos pour traverser les prochaines montagnes !

On peut se demander si nous ne sommes pas quelquefois dans cette situation-là. Dans la montagne, ce n’est pas ce radeau qui va nous rendre service ! Et moi, je me dis parfois, en écoutant les gens, qu’il faudrait qu’ils posent leur radeau, c’est lourd et ça ne sert à plus rien.

Cela nous amène à l'idée de désencombrement, sur tous les plans. On a besoin de se désencombrer matériellement dans une époque où l’on nous pousse par tous les moyens, par toute la publicité,  à acheter, à consommer. Se désencombrer de ce qu’on nous dit est absolument indispensable pour continuer à vivre bien. Se désencombrer aussi sur le plan cognitif des pensées que l’on a sur des systèmes erronés, des croyances qui n’ont plus lieu d’être, des illusions avec lesquelles on vit. Se débarrasser de tout ça est au centre de l’action de la psychologie cognitive et comportementale :  aider les gens à se rendre compte qu’il y a beaucoup d’illusions, d’idées reçues qui ne sont  pas justes et que, en changeant ces idées, ils peuvent accéder à une forme de liberté incroyable.

Et puis aussi se désencombrer sur le plan émotionnel - alors là, il y a du travail ! - des vieilles rancunes, des vieilles haines, des vieux ressentiments, de toutes ces choses que l’on porte comme des vieux radeaux pour traverser la montagne  et qui pèsent sur nos épaules.
Ce désencombrement nous  est absolument indispensable quand on veut accompagner parce qu'on ne peut pas aller écouter quelqu’un et sans cesse sentir que cela fait écho à plein de choses qui ne sont pas terminées chez nous. C’est important d’arriver aussi à se désencombrer de toutes ces émotions difficiles qui sont encore là, que l’on pas pu libérer, de se dire qu’il y a une possibilité d’être beaucoup plus libre.

Et puis je dirais, on a aussi à se désencombrer spirituellement. Cela veut dire pour moi se désencombrer de croyances qui ne sont plus adéquates, qui ne sont plus en cohérence avec ce que l’on sait, avec la réalité d’aujourd’hui, avec tout ce que l’on a appris au cours des années.

Ceci nous amène à la quatrième question. Elle est peut être un peu grandiloquente, c’est
Qu’elle peut être ma contribution à l’humanité ?

Si je sais qui je suis, si je sais ce que j’aime, si je sais comment je vais utiliser mon temps dans  l’espace entre la naissance et la mort, comment est-ce que je peux apporter une forme  de contribution à l’humanité, qu’est-ce que je peux offrir ?  Qu’est-ce que je peux donner ? Surtout qu’est-ce que je peux donner de moi-même et c’est important de savoir que chaque être humain a quelque chose à offrir. C’est incroyable cette idée !

Je suis allée dans des projets de Cycle d’Orientation du canton de  Fribourg et il y avait devant moi des gosses de 12, 13 ans. J’étais censée amener des éléments concernant l’estime de soi et il y en avait un devant qui disait : "Tout cela, c’est inutile parce que je suis nul". Ce n’est pas possible, personne n’est nul. Et puis il dit : "Vous n'avez qu’à demander à mes profs, ils sont derrière".  "Je ne suis pas intéressée par ce que disent tes profs, moi j’aimerais savoir ce que tu aimes, ce que tu sais faire". Comme il ne disait pas grand chose et regardait un copain,  je dis au copain : "Toi tu le connais bien, qu’est-ce qu’il sait faire ?" "Il est bon en  basket". "Mais tu vois ce que dit ton copain, tu es bon en basket" " Oui, mais mes parents disent que de toute façon, ça ne sert à rien". Je dis : "Ils n’ont pas lu ce qui se passe avec Mikael Jordan". Il me dit  qu’il n’y en a qu’un comme ça et je réponds : "Tu peux être le suivant" et il dit  : "Moi, je n’ai pas beaucoup de courage..."

En rentrant chez moi à travers la campagne, je me disais : "Mais qu’est ce qu’on leur a fait à ces gosses pour qu’ils arrivent à croire qu’ils n’ont rien à offrir, qu’ils sont nuls ?". Cela m’attristait au plus profond de moi. Comme dit Pablo Casals, on ne leur a pas dit qu’ils étaient des merveilles, des êtres vraiment importants.

Je ne sais pas si vous avez lu la Tribune d’aujourd’hui. Il y a un petit interview de Cirulnik où il dit justement par rapport à la solidarité que c’est extrêmement important, qu'on est un train de se blinder contre la souffrance d'autrui et de penser que l’on peut simplement se dé-préoccuper  de ce qui se passe, mais il dit attention, c’est une bombe à retardement. C’est vrai que chaque être humain a quelque chose à offrir. On peut offrir à travers l’accompagnement,  à travers d’autres actions de bénévolat ou de rencontre. On peut tous être pour quelqu’un une rencontre déterminante qui permet à l’autre de mieux vivre, de devenir ce qu'il peut devenir, de guérir peut-être ou éventuellement de mourir dans la dignité. Vous connaissez Jean Vanier qui est le fondateur de l’Arche. Il écrivait "aimer, cela ne signifie pas faire des choses extraordinaires mais faire des choses ordinaires avec tendresse".

 
Vivre en solidarité, accompagner la vie, c’est toutes sortes de choses.  C’est s’asseoir, comme on l’a entendu, près de ceux qui meurent, c’est aider une personne âgée à faire ses courses, c’est marcher avec quelqu’un dans la rue, c’est inviter un isolé pour un repas, sourire à la caissière du grand magasin, offrir une fleur, c’est écouter et ça, personne n’est trop occupé pour le faire. Personne n’est trop pauvre, personne n’est trop nul, chacun peut offrir quelque chose aux autres, et c’est urgent dit Cirulnik. Il nous rappelle que notre société est en train de jouer son futur  dans ce refus d’ouverture et de compassion. Il raconte dans son article qu’il y a 40 000 enfants des rues à Moscou et qu’ils sont vus par la population comme de futurs assassins dont il ne faut pas s’occuper. Mais c’est en ne s’en occupant pas que l’on va réaliser la prédiction !


Qu’est ce que l’on peut faire ?

Moi, je dis que l’on peut identifier ce que l’on peut  offrir et puis le faire. Tous les jours, on a des occasions innombrables, tous les jours, la grande question à se poser est : Qui êtes-vous ? Qu’est-ce qui est important pour vous ? Qu’est-ce que vous aimez ? Où est-ce que vous mettez le cœur de votre vie et comment vivez-vous alors que vous savez  que vous allez mourir, quelle est votre contribution ? Comment allez-vous faire pour que ce que vous êtes, ce que vous possédez comme richesse, puissent être offert aux autres par solidarité ?

Plus clairement, chacun  d’entre nous a à répondre à ces questions. Nous avons à être clairs  dans nos réponses. Plus nous le serons, plus la solidarité sera possible et plus nous pourrons accompagner. On ne sera pas tous des accompagnants à Domilys mais chacun d’entre nous peut accompagner non seulement les malades et les mourants, mais tous les humains que l’on rencontrera sur notre chemin et qui en ont besoin.

Pour conclure, je voudrais vous laisser une pensée : Se renouveler, c’est être capable de se laisser remplir par la gratitude, d’ouvrir ses yeux, d’ouvrir son esprit à tout ce qui naît, à tout ce qui vit autour de nous, c’est être dans la joie de cette possibilité qui est la nôtre d’être  co-créateur, d’être solidaire et de pouvoir accompagner.

Je vous remercie de votre attention.